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Le bonheur est dans le chiffre

Ne serions-nous jamais tant heureux que derrière les grilles ? La mesure et le chiffrage ont investi les moindres recoins de nos existences. Et pour ne pas s’arrêter sur le chemin de la (dé)mesure, le « Quantified Self » ou l’art de se mesurer soi-même…

L’automesure débarque dans bien des domaines de l’existence soutenue en cela par les évolutions de la technologie. Qu’on y songe ; des capteurs incrustés dans des bracelets, des montres, des pèse-personnes wifi, des brassards, des baskets, des ceintures, des vêtements « high-tech » et la liste n’est pas prête de s’arrêter. La mesure de toute chose ne peut donc plus nous échapper : la plus petite calorie brulée est mesurée, le nombre de pas effectués est enregistré. En temps réel : tension artérielle, rythme cardiaque, taux de glucose ou encore nombre de cycle de sommeil sont captés. Hypocondriaques s’abstenir ! D’autres applications (dire « applis » pour être dans le coup) font florès. Connaitre la quantité de caféine ingérée, le nombre de cigarettes non fumées ; mais aussi connaitre et établir vos statistiques : nombre de rapports sexuels, performances physiques à vélo, en course à pied... Vitesse, temps, distance, effort, réaction du corps rien ne semble pouvoir échapper à l’avenir enchanteur promis par la « Quantified Self ». Mais l’automesure n’en reste pas là. Elle s’affiche. Sitôt la performance enregistrée dans l’appareil, elle peut être diffusée sur les réseaux sociaux. Ici s’ouvre une autre dimension dont je laisse au lecteur imaginer tant les effets que les délices ! Il ne fait pas de doute que de telles évolutions peuvent être mises au service de ceux qui rencontrent des problèmes de santé. Qu’elles peuvent être un support parmi d’autres, pour évaluer les challenges que l’on se donne et les efforts réalisés pour les remporter. Mais jusqu’où aller lorsque la machine informe chaque jour du programme à suivre ? A quel moment cessons-nous de traiter des informations pour les appréhender comme des injonctions ? Les promoteurs (Wolf G, Kelly K…) de ces outils parlent eux-mêmes « d’interactions persuasives ». On appréciera. Devrons-nous finir par intérioriser un entraineur façon « GI américain » qui nous hurle dans l’oreille ce que nous avons à faire et les résultats à obtenir pour être en bonne santé selon les chiffres en vigueur ?! Les tenants de ces outils disent avec beaucoup de bon sens que l’intelligence n’est pas dans ces outils mais chez leurs utilisateurs. Sauf qu’on ne peut exclure que l’utilisateur – par-delà son intelligence – s’installe dans une aliénation avec sa machine. Phénomène qui ne serait tout de même pas nouveau. À vouloir tout contrôler, à vouloir prendre le pouvoir sur soi avec ces fétiches technologiques et le chiffre qu’ils érigent en maître, l’automesure peut devenir une redoutable obsession au service de la norme. Et, il y a quand même peu de probabilité pour que l’être se laisse saisir par le chiffre…

Éditorial de Philippe Bigot
juin 2018