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Binaire...

Le pragmatisme binaire a de beaux jours devant lui. Allié naturel d’un utilitarisme conçu comme une finalité en soi, il n’aurait d’autre ambition que de nous permettre de simplifier la compréhension d’un monde devenu fort complexe. Et tant pis si la simplification ne fait que maquiller le simplisme. Pourquoi s’embarrasser des savoirs lorsque toute une pensée peut être dite dans un tweet ?

La question que pose l’utilitarisme forcené porte sur les savoirs : à quoi sert de savoir un savoir qui ne sert pas concrètement ? A situer l’utilité du savoir sous l’angle de la rentabilité, d’un pragmatisme immédiat, d’une rentabilité et d’une efficacité dans l’exécution des tâches, alors en effet : le savoir, la lecture, la culture… ne servent à rien ! C’est ça l’utilitarisme avec ses apparats idéologiques : posséder les savoirs dont on a besoin, et pas plus… Alors les choses deviennent (enfin) simples ! Utilitarisme et culture ne font guère bon ménage comme nous le rappelle le mouvement « d’anti-intellectualisme » venu d’outre-Atlantique. Trop de savoir encombre, il incite à se poser des questions qui détournent de la finalité : la production et la consommation. Le nouveau cogito « Je consomme donc je suis » serait une fin en soi. Mais réserver les savoirs à quelques-uns n’est pas sans conséquence pour le « vivre-ensemble ». A polariser sur les seuls savoirs utiles on s’éloigne de la culture qui n’est pas seulement « utile » mais est indispensable. Elle est le propre de l’humain qui doit notamment apprendre dès son plus jeune âge à renoncer à nombre d’actes qui pourtant lui seraient bien plaisants. Soit parce que ces actes sont impossibles, soit parce qu’ils sont interdits. Sublimer est la voie qui autorise la société des Hommes. La tragédie Antique mettant en scène les conflits et tendances humaines les plus intimes remplissent aussi cette fonction de sublimation (et d’abréaction), au-delà de leur poésie et de leur esthétisme. Une idéologie qui engage une société dans le dénigrement de la culture et de « sa » culture ne fait que labourer le terrain de la violence. La citation d’Herriot garde toute son actualité : « La culture, c’est ce qui demeure dans l’homme lorsqu’il a tout oublié ». Une pensée simplificatrice au service d’un pragmatisme aculturé n’est pas qu’un mouvement, c’est une idéologie débouchant sur un modèle de civilisation. A l’instar du réchauffement climatique, nous pouvons en voir dans le monde, les effets.

Éditorial de Philippe Bigot
juillet 2018