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Le mouton du coach

Vous avez ri avec la bonne formule de la mouche du coche (coach), vous allez adorer le mouton du coach. Au terme de trente années de déploiement dans le monde des entreprises, on pouvait penser que le coaching professionnel avait atteint son âge de raison. Rien n’est moins sûr. Chez HEC, l’anticonformisme est comme chacun sait, constitutif de son ADN... Les coachs formés chez HEC intègrent désormais le « sheep coaching » dans leur pratique. Ecole de prestige oblige, on ne mégote pas avec l’excellence. Les futurs coachs professionnels se retrouvent ainsi à la Bergerie nationale de Rambouillet pour parfaire leur formation.

Le principe du sheep coaching est plutôt simple. Le coach (ou le manager) peut apprendre sur la conduite et la dynamique des groupes humains en travaillant à partir du fonctionnement d’un troupeau… de moutons. On est très vite rassuré par l’inventeur du sheep coaching qui prend la précaution d’indiquer qu’il y a des différences de comportements entre le mouton et l’homme. C’est là une excellente nouvelle que de nous savoir n’être pas considérés comme un bovidé herbivore. Une fois cet énoncé claironné, le consultant inventeur du sheep coaching ne semble plus faire la différence dans la pratique. Alors tant pis si le mouton n’a pas d’objectifs à atteindre, des flux de courriels quotidien, de factures à payer, de courses à faire et de rendez-vous chez le dentiste à organiser ! Les tenants du sheep coaching en sont convaincus : être capable de conduire un troupeau de moutons favorise chez le coach ou le manager sa capacité à accompagner les hommes. L’affirmation vaut démonstration. Le spécialiste du sheep coaching en est sûr : confronté aux moutons, le coach doit développer des compétences – au rang desquelles faire face à l’imprévu est centrale - qu’il pourra ensuite transférer dans l’accompagnement des groupes humains. En effet, quoi de plus imprévisible que le mouton ! Que l’on songe à Rabelais et la ruse qu’il prête à Panurge. Mais pour l’inventeur de cette révolution dans le coaching l’essentiel est peut-être ailleurs. Selon lui, le coach va beaucoup apprendre sur « l’instinct grégaire » des groupes humains, une préoccupation au centre de la pratique du sheep coaching. Sur ce point, il nous faut tendre l’oreille et se reporter à Nietzsche. Dans « le Gai Savoir », soit à une époque où le sheep coaching n’était pas encore enseigné dans les lieux de formation de nos élites, Nietzsche analyse que l’instinct grégaire n’est que l’avènement de l’obéissance de l’individu à la masse, de manière aveugle et sans réflexion. Alors le « fun » du troupeau et l’estampille HEC parviendront-il à occulter les significations que portent la métaphore du mouton et les usages de l’instinct grégaire ? Il n’y a probablement rien de « cheap » dans cette tendance et gageons que la communauté des coachs professionnels n’en sera pas réduite quant à elle, à compter les moutons pour trouver le sommeil !

Éditorial de Philippe Bigot
octobre 2019