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La mauvaise note…

Il est bien difficile d’échapper à la frénésie de la notation tout azimut : vous venez d’appeler un opérateur ? vous voilà mis en demeure de répondre à un questionnaire sur la qualité du service ; vous venez d’acheter un produit dans une grande enseigne ? voici qu’un courriel débarque dans votre boite illico presto pour attribuer une note (à faire connaitre au monde entier) quand il ne s’agit pas de noter « l’expérience client » comme on dit maintenant. Les ressources linguistiques de la « com » sont décidément inépuisables. Alors à quel monde participe t’on lorsque nous répondons à tous ces questionnaires ? Et, noter à tout va ne nous expose-t-il pas à l’être en retour ?

Bien sûr, l’expérience de la note est bien installée en chacun et ce, dès les premières années d’école. Il y a la note qui par sa grandeur nous transporte, et, il y a l’autre, la mauvaise qui nous bascule directement dans l’échec, dans un abyme d’incompréhension. Pourquoi cette (si) mauvaise note ? Incompréhension et volonté de savoir forment un couple inséparable. Qui n’a d’ailleurs jamais voulu savoir les (vraies) raisons d'une mauvaise note et par là de son échec ? L’ère de la notation aliène chacun de nous à deux problèmes connus mais qui deviennent aigus : celui du jugement qui se réduit à une note, qui prend la forme très formelle d’un classement, qui tombe d’un coup, sans explication, sans justification, sans critère connu, et sans transparence ; puis, le problème d’être jugé sans le vouloir et d’y prendre part malgré soi. Car une fois jugé, comment faire pour s’en débarrasser ? Peut-on être indifférent à ce qui est dit sur soi ? La mauvaise note est le symbole de tous nos échecs, petits ou grands et dont on connaît parfois les raisons. Mais ces raisons nous semblent toujours manquer à l’essentiel, ne pas tout dire, dissimuler la cause ultime de l’échec. In fine, n’y aurait-il pas un mystère de la mauvaise note ? Car nous avons beau connaître les critères du jugement, nous avons beau avoir des explications, une insatisfaction résiste. Autrement dit, avoir une réponse sur les causes et les motivations d’un mauvais jugement ne répare rien de la déception qu’il cause. Et c’est peut-être bien là qu’apparaît le véritable drame de la mauvaise note : connaître les causes de son mauvais classement ne résout en rien le problème du sentiment d’injustice. Il nous faut alors faire avec. Il appartient à l’évidence de dire que l’on ne « se » fait pas sans l’autre et son jugement. Banal de dire que l’échec nous éprouve et nous construit. Mais il y a quelque chose d’autre avec la (mauvaise) note : le fait de devoir se constituer à travers quelque chose d’injuste, qui nous blesse et nous déchire. A la suite de la mauvaise note, il appartient à chacun de trouver le moyen de faire avec ce sentiment d’échec et d’injustice. C’est peut-être bien là un paradoxe de nos existences : se forger une ambition pour s’accomplir et savoir briller avec ses ratés. Et puis, n’y a-t-il pas des perdants sublimes et des victimes magnifiques ?

Éditorial de Philippe Bigot
novembre 2019