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Une société de vigilance…

Qu’est-ce que serait une « société de vigilance » ? Il y a quelques mois, le Président Macron à la suite des meurtres commis à la préfecture de police de Paris exhortait ses citoyens à signaler les comportements suspects. Dans un contexte de violence, de meurtres commis dans un passage à l’acte sous le joug de la folie, il va de soi que chacun augmente son niveau d’attention, de vigilance. La consigne présidentielle parait superflue ; la peur se charge de développer notre vigilance jusqu’à ce sentiment fondamental s’estompe. Autre chose est d’appeler à instaurer une « société de vigilance ». Les éléments de langage, les mots ne sauraient être que des artifices. Pour les animaux parlants que nous sommes, le langage est performatif ; il forme la réalité du monde dans lequel nous vivons. La « société de vigilance » ferait de chacun de nous des acteurs – indicateurs de ce qui nous apparaitrait suspect. Mais alors comment faire la différence entre vigilance et délation ?

Comment chacun de nous allons faire la part des choses entre signaler et dénoncer ? D’autant que les « réseaux » que l’on dit « sociaux » donnent à chacun une audience, et par là une puissance qui devraient renforcer la prudence dans leurs usages. Une situation vient cristalliser ces questions. Monsieur Adama est agent d’entretien à Paris, il est employé par une société privée. Il nettoie chaque jour les trottoirs et caniveaux et cela par tous les temps. Au moment de sa pause, Adama retire ses chaussures (de sécurité) qui le font souffrir et, il s’allonge quelques instants sur le bord d’une vitrine. A ce moment, une citoyenne assiste à la scène, dégaine son smartphone, prend une photo qu’elle poste immédiatement sur tweeter (précisément là où se déplie la pensée du Président de la nation la plus puissante sur cette planète…) criant son indignation pour dénoncer un fait qui lui est insoutenable. Elle dira en substance : « voilà à quoi servent les impôts locaux des parisiens à payer les agents de propreté à roupiller, on comprend pourquoi Paris est si dégueulasse ». Le poste sera envoyé à la Mairie de Paris, au Maire de l’arrondissement dans lequel le crime est commis. Et pour assurer l’audience de sa missive que les 65 abonnés de son compte tweeter ne pourraient à eux seuls assurer, la citoyenne fait suivre son poste à Jean-Jacques Bourdin présentateur vedette de BFM dont le sens de la mesure, la finesse relationnelle et la nuance conceptuelle ne sont plus à démontrer… . La machine médiatique s’emballe emportant dans son sillage l’indignation de nombreux auditeurs et spectateurs prompts eux aussi à se faire entendre sur les « réseaux » que nous nous s’acharnons à appeler « sociaux ». La meute aboie. L’employeur d’Adama soucieux de son image et de celle de son donneur d’ordre prendra aussitôt des mesures disciplinaires, il sera licencié et perdra ses droits. Adama aurait pu expliquer à la dame – citoyenne vigilante – qu’il était en pause c’est-à-dire qu’il s’arrêtait légalement de travailler durant quelques minutes. Adama aurait pu expliquer à la dame combien son travail est difficile et qu’il imprime des traces dans son corps. Adama aurait pu expliquer à la dame qu’il lui fallait s’arrêter pour soulager ses pieds et ainsi tenir pour finir son travail. Mais la dame ne lui a rien demandé, elle ne lui a pas parlé. Dans un mouvement réflexe, elle a vu un profiteur qu’il fallait immédiatement dénoncer. L’apparence de la situation lui ayant paru suffisante. Mais l’histoire ne s’arrête pas là. La déflagration médiatique qui a mis Adama à la rue s’est ensuite retournée contre la citoyenne certaine de n’avoir fait que son devoir. Voici que Cyril Hanouna un autre présentateur TV que l’on dit vedette (traduisez audimat dépendant) s’empare de la cause d’Adama et l’arroseuse devient l’arrosée : la dame subie en retour un flot d’insultes sur les « réseaux » éminemment « sociaux ». Elle finira par fermer tous ses comptes pour retourner dans l’anonymat. Le tribunal citoyen, le tribunal des réseaux sociaux sont aussi féroces qu’incontrôlables. La « société de vigilance » à l’heure des outils de l’internet transforme chacun de nous en « informateurs » à l’audience mondiale. Elle autorise à nous transformer en avocat général venant ainsi satisfaire à un désir de toute puissance qui n’est jamais bien loin. L’accusateur d’hier peut devenir l’accusé de demain comme le montre la sinistre affaire d’Adama. L’entrée dans la civilisation a été rendue possible par des principes fondateurs, des instances. Le droit et la justice sont de ceux-là. Rappelons que « nul ne peut se faire justice à soi-même ». Alors Monsieur le Président, donner à la Justice les moyens de faire son travail serait une décision bien plus courageuse et bien plus respectueuse du « vivre ensemble » que d’encourager ses concitoyens à se faire informateurs puis délateurs et finalement « justiciers »…

Éditorial de Philippe Bigot
février 2020