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Bien nommer les choses…

Avec la COVID, les autorités sanitaires et le pouvoir nous imposent une règle de distanciation sociale, à propos de laquelle chacun a pu faire l’expérience qu’il n’est pas aisé de se tenir à distance des autres. Entre élan spontané aussitôt refreiné, gaucherie dans le comportement à adopter et à adapter, gêne à propos d’un geste mal inséré dans l’ordre des normes implicites qui définissent nos comportements, nous voilà plutôt déboussolés. Avec comme perspective de nombreux mois de gestes barrières, tenir sa distance nous demande de tenir la distance…

Alors cette « distanciation sociale » décidée, imposée en arriverait presque à nous faire oublier que la distance sociale n’a pas attendu la COVID pour être omniprésente dans nos quotidiens. L’espace public dans lequel nous vivons ordinairement n’est pas un allant de soi. Il est le fruit d’un long processus civilisationnel visant à contenir et sublimer les pulsions et les passions qui agitent l’humanité ; celles qui précisément nous plongèrent bien souvent dans la guerre. D’ailleurs cet espace ne peut être investi également en tout point de la planète. Nous ne pouvons pas vivre dans l’espace public de la même manière selon que l’on habite Bogota ou Zurich. Vivre ensemble pacifiquement implique de développer des normes d’interaction et d’autocontrainte sans lesquelles notre espace public ne serait pas ce que nous connaissons dans notre pays. L’intériorisation de ces règles est indispensable pour vivre la présence du corps de l’autre comme autre chose qu’une agression. La communication non-verbale vecteur de l’expression des émotions est centrale, et, elle est mise en difficulté dès lors que le toucher est proscrit et le port du masque obligatoire. Chacun est ainsi renvoyé à la nécessité de redéfinir les significations des comportements dans des contextes dont les repères bougent. Preuve qu’un comportement n’a pas un sens intrinsèque même si les manuels et autres dictionnaires sur le sens caché des gestes font toujours florès. Masque et distance s’invitent dans nos quotidiens et nous incitent à faire preuve de créativité dans nos relations. Des salutations et congratulations humoristiques fleurissent comme autant de preuves de notre capacité à nous réinventer. Mais la « distance sociale » hors pandémie se trouve également ordonnée par la culture tout comme elle l’est aussi, par les positions sociales occupées dans l’ordre de la société. Il reste à chacun à trouver sa bonne distance sociale puisqu’elle répond aussi à des conditions subjectives personnelles. Cette organisation invisible de l’espace social existe indépendamment de la COVID 19 qu’elle contribue à opacifier un peu plus avec les règles de la « distanciation sociale » qui s’imposent. Distance sociale, distanciation sociale sont autant de formulations partageant un sens commun. La question simple est donc de savoir ce qu’il s’agit de mettre à distance en cette période de pandémie ? Probablement pas le « social » puisqu’il est déjà distancié. La citation d’Albert Camus : « mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde » éclaire la question. Car avec la COVID, il ne s’agit pas tant de « distanciation sociale » que de « distance physique » ce qui n’est pas tout à fait la même chose. La formule « distanciation sociale » incite à la « distance humaine », là où, il ne s’agit que de « distance corporelle ». Sans aucun doute, parler de « distanciation sociale » c’est « mal nommer les choses », c’est opérer un glissement de signifié qui n’est pas sans effet. Un jour viendra (peut-être) où les communicants s’intéresseront à la linguistique et au contenu du message plutôt qu’aux formules frelatées. Si mal nommer les choses ajoute au malheur du monde, qu’adviendrait-il à bien les nommer ?

Éditorial de Philippe Bigot
juillet 2020